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Les contraintes de l'endroit (le jardin d'enfants)

Université Paris 8 - 2017 - 2018

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Cette œuvre de Thomas Tilly s’attache à décrire un environnement sonore, le caractère acoustique d’un espace, en l’occurrence un jardin d’enfants abandonné, situé dans l’enceinte du campus de l’Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis et bordant la route nationale 1 dont le tracé suit, à cet endroit, l’avenue Lénine. La pièce est composée de matériaux captés in situ et d’ondes sinus correspondant aux fréquences les plus résonnantes (<1s) mesurées sur place. Les sons résultants du travail d’analyse et de captation de terrain sont joués aléatoirement dans l’espace même du jardin ; la matrice de diffusion scinde virtuellement l’espace en quatre zones correspondant aux quatre zones d’analyses acoustiques réalisées sur site. Le microphone intervient ici moins comme fenêtre ouverte sur un dehors que comme instrument de mesure d’un espace de résonance, un terrain vague à l’intérieur même de l’institution, lieu autrefois représentatif de la politique universitaire de l’établissement et aujourd’hui laissé à l’abandon, vestige d’une époque semblant révolue et à présent ausculté en tant qu’étendue sonore.

Mais que mesure Thomas Tilly spécifiquement ici ?

Peut-être ce que l’artiste Max Neuhaus appelle le « caractère d’un lieu ». Pour le définir, Neuhaus en parle souvent de manière indirecte, notamment en prenant l’exemple de l’oralité : ce caractère serait, lorsque l’on écoute quelqu’un parler, tout ce qui participe au sens en dehors des mots eux-mêmes, au-delà de leur grammaire : le ton employé, l’accent, l’articulation des syllabes, en somme tout ce qui nous renseigne sur ce qui est dit dans la manière même de plier et de déplier les mots. Ce type de caractère se retrouve, selon d’autres modalités, dans les lieux selon Neuhaus; il est relatif à l’acoustique, en partie déterminée par la géographie, l’architecture et les politiques d’urbanisme qui ont façonné le territoire, mais aussi à ses activités sociales, culturelles et économiques, passées et présentes. L’invention de la reproduction sonore durant la seconde moitié du 19e siècle n’a pas manqué de réactiver un fantasme séculaire, celui de pouvoir écouter les morts et dès lors d’entrer en contact avec eux. Les enregistrements de Thomas Tilly ne nous disent sans doute rien des activités enfantines qui animaient ce site, mais ils captent le caractère du lieu, l’acoustique d’un espace hanté par ses propres fréquences de résonance. Matthieu Saladin